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Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse

Par Élisabeth Feytit
La surenchère de symboles à laquelle nous assistons a de quoi poser question.

La surenchère de symboles à laquelle nous assistons a de quoi poser question. Poser question sur le goût et le courage de chacun à se poser des questions, justement. À faire face à ses ressentis et à ses peurs, à analyser le lien ou le non-lien entre sa propre souffrance et ce qu’on a réellement vécu, sans compulsivement cliquer sur un bouton Facebook pour se signaler « en sécurité », pour s’identifier au groupe des gentils, des gens de culture, des Français, des esprits libres, des épicuriens et que sais-je encore.

À quoi nous servent tous ces symboles ? À nous saouler, à ne pas réfléchir, parce que dit-on c’est le moment de se rassembler, pas de questionner ni de mettre en cause nos fonctionnements millénaires. Oui, le symbole rassure, fédère, mais il permet surtout de fuir la réalité et de ne pas mener une réflexion qui s’impose pourtant.

Et l’empathie dans tout ça ? Et la fraternité, et la solidarité, me direz-vous ? Eh bien, personne ne les trouvera en se saoulant à une terrasse de café ou grâce à une gueule de bois post « Cuite nationale ». Et ce, quelque soit le nombre de personnes qui se seront saoulées conjointement ce même soir. Personne ne les trouvera non plus dans un drapeau ou un dessin de la Tour Eiffel, aussi joli soit-il.

Parce que l’empathie, la fraternité, la solidarité ne peuvent se vivre que dans la vraie vie. Ce sont des sentiments et des actions, pas des concepts (et s’ils le deviennent, alors ils se vident de tout sens).

Certains diront : mais ceci n’empêche pas cela. Eh bien si ! Ceci empêche cela, justement. Parce que ces symboles coupent à la racine toute réflexion ; tout le monde est d’accord tout à coup, tout le monde est uni dans un vaste consensus débilitant.

Mais d’accord sur quoi exactement, au juste ?! Nous sommes tristes, nous sommes fiers de nous et nous sortons dans la rue pour montrer aux méchants que nous sommes plus forts qu’eux. Super ! Génial ! Et après ?

Voir les faits tels qu’ils sont, prendre acte de ce que nous vivons, de ce que nous permettons et perpétuons chacun à notre niveau, voilà ce qui est à faire.

Voir que le prochain martyr regarde en boucle France 24 en rêvant d’avoir une aussi grande couverture médiatique que son insignifiant prédécesseur.

Voir que les États occidentaux, y compris la France, sont complices à bien des égards de ces actes terroristes, et chacun de leurs citoyens bien-pensants avec.

Voir enfin que nous avons peur, oui, que nous avons le droit d’avoir peur, et que nous avons surtout le devoir d’observer cette peur (différente chez chacun), intimement, de manière lucide, sobre et réfléchie pour la comprendre et la dépasser.

Pourquoi ? Pour penser autrement notre vie, notre société, et prendre d’autres décisions.

(Écrit à la suite des attentats parisiens)

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