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Société idéale, dis-moi ton nom !

Par Élisabeth Feytit
Penser un idéal, n'est-ce pas nécessaire pour se positionner sur ce que l'on veut ou ne veut pas ?

Conversation entre un Chercheur de réponses et une Observatrice :

C : Quelle est la société idéale, selon vous ?

O : C’est amusant comme question ! Je ne pense pas de société idéale. C’est grave ?

C : Penser un idéal, n’est-ce pas nécessaire pour se positionner sur ce que l’on veut ou ne veut pas ? L’éthique par exemple, n’est-ce pas fondamental ? Et vous semblez ne pas en être dépourvue.

O : Les considérations éthiques ont quelque chose de très délicat et je ne m’y réfère jamais parce qu’elles renvoient le plus souvent à la morale.

La morale est présentée comme universelle, porteuse de vérités indiscutables, évidentes, de bon sens. Pourtant lorsque l’on interroge un Saoudien, un Amérindien, un Européen ou un Indien sur ses valeurs morales jugées indiscutables, chacun a une idée bien différente du respect, de l’amour, de la propriété ou de la mort (pour ne citer que ces exemples) et donc de ce qui est évidemment moral ou pas pour lui. Tout simplement parce que ses idées sont biaisées, fondées sur sa culture, son éducation, sa religion et j’en passe.

Si je devais vraiment trouver une éthique valable, je dirais qu’il s’agit d’un sevrage successif de tous nos conditionnements par l’observation et l’analyse de la réalité telle qu’elle est.

Pas d’idéal donc, ni de modélisation applicable à tous ! Car chacun se doit de penser par lui-même, libre, autant que faire se peut, de tout conditionnement extérieur.

C : Mais c’est totalement utopique ! Comment une société peut-elle fonctionner si chacun garde une logique différente ? Le résultat serait des millions de députés, des millions d’abus et une gabegie générale… Une société est le résultat d’un accord, il faut garder un droit commun, des devoirs communs.

O : Haha ! C’est vous qui cherchez un idéal et c’est moi qui suis utopiste maintenant ?!

Que la vie en société nécessite un accord sur la manière de gérer les affaires courantes ? J’abonde. Tout comme dans une colocation, il est important d’établir qui va faire le ménage, la vaisselle, et les courses, quand et comment… toute communauté d’êtres a besoin, pour bien fonctionner, d’établir des règles de base, un terrain commun.

Mais cet accord doit rester organisationnel et non de l’ordre d’un idéal, d’une formule, d’une philosophie ou de principes décrétés comme universellement valables. Pourquoi ? Parce qu’au nom d’un idéal, d’une manière de penser imposée à tous (même adoptée à la majorité absolue), la pensée individuelle s’efface pour laisser place à l’irresponsabilité, à la confusion, à l’abus, à la folie des bourreaux et des victimes. L’utopie hippie et son idéal libertaire en est un exemple criant.

L’abus a traversé les siècles et les cultures, et je ne vois aucun exemple passé qui prouve qu’un mode de fonctionnement consensuel puisse nous en prémunir, en démocratie comme en dictature. L’abus vient d’abord de la non-connaissance et de la non-prise en compte de soi (ce qui constitue, soit dit en passant, une violence majeure, source de souffrances psychologiques innommables). Ces deux fléaux sont ensuite plus ou moins inconsciemment projetés sur l’autre.

Une personne qui se comprend et se respecte, qui travaille à l’identification et au démantèlement de ce qui ne lui appartient pas, s’apprécie elle-même et respecte les autres parce qu’elle les comprend. L’abus ne disparaîtra jamais via un système hiérarchique imposant des règles exogènes, limitantes et coercitives, parce que ces règles sont abusives par essence et inspirent l’abus en retour.

Pour moi, la réponse trouve sa source dans l’individu ; elle naît de l’enquête personnelle que chacun peut mener sur les identifications, les peurs et les croyances qui le paralysent, le font souffrir et l’empêchent d’être vraiment en communication avec lui-même, sereinement. Par cette (pas si) simple entreprise, la « nécessité » compulsive de l’abus disparaît d’elle-même.

C : Voyons ! Penser par soi-même c’est bien, mais c’est une étape non une finalité.

O : Absolument ! Penser par soi-même est une étape. Mais qui en est là ? Qui ? Et si nous commencions déjà par ça ? Et si nous arrêtions d’avoir peur de nous pencher sur nous-même, de réfléchir à nos fonctionnements personnels biaisés pour enfin sortir de l’enfer des idées toutes faites dont nous croyons qu’elles sont nôtres. Et si nous écartions séance tenante de nos esprits confus tout idéal aseptisé et stérilisant, tout intellectualisme moralisateur, toute volonté de modéliser un réel qui nous échappe tant qu’il n’est pas considéré avec objectivité et lucidité ?

À quoi sert-il d’élaborer un fonctionnement idéal si celui-ci sort d’un esprit confus ? On peut aimer en faire un jeu intellectuel peut-être. Mais au-delà de ça, le résultat d’une telle « réflexion » ne peut qu’ajouter plus de confusion et d’abus à nos sociétés malades. Encore et encore.

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Commentaires

  1. Pour moi, ce qui fait sens à vivre en société, c’est partager un certains nombre de valeurs (égalité, honneté, transparence, etc… ) plus ou moins.
    Choissons-nous un but (idéologie) et peu importe les contortions pour y parvenir ou bien vivons nous en accord avec nos valeurs sans but ? Ou avec un but ou qui s’élabore tranquillement en cheminant… 
    Ou bien laisse-t-on Dieu créer son monde ou bien nous prenons-nous pour Dieu à prétendre connaître ce qu’il souhaite. 

    1. Avoir des valeurs communes oui, mais lesquelles précisément ? Quelle définition en donnons-nous chacun et d’où nous viennent-elles ? La question de l’idéologie est celle qui émerge tout de suite après.
      Avoir un but est souvent bien utile ! Sinon, comment faire des projets, construire un environnement personnel ou collectif qui nous convienne ? Mais pour moi, un but doit être lié à une chose concrète, un accomplissement ponctuel, pas un idéal. 
      Dans le cas de l’idéologie (qu’elle soit religieuse, spirituelle ou familiale, par exemple) ce but est édicté par une instance qui nous est extérieure, pour un but qui nous dépasse (comme transcendant), déconnecté de notre quotidien, et ne peut donner lieu, dans son application, à aucune mise à distance. 

      L’idéologie est partout et il me semble important d’interroger ce qui nous parait évident ou inquestionnable. Bien souvent, ce que nous pensons être notre but ou nos valeurs ne sont que le fruit d’une soumission inconsciente à des modèles qui s’imposent à nous.Questionner ce cadre n’est pas facile pour deux raisons majeures à mon sens : d’une part, le fait que nous n’avons pas forcément conscience des idées qui guident réellement notre manière de pensée et d’agir (ce qui se cache derrière un principe, par exemple) et d’autre part, le fait que nous positionner dans une individuation assumée peut créer de fortes frictions avec la société, le groupe. Nous sommes des animaux sociaux ; trouver un équilibre entre respect de soi et intégration est une oeuvre à remettre sur le métier chaque jour

      1. Parfait pour la réponse et cela mène à mon questionnement du moment jusqu’où l’individuation pour ne pas perdre ce qui fait de nous des êtres sociaux.
        Je critique le new-âge car il détourne du politique (je l’ai très largement vu et c’est peut-être voulu). Parrallelement la perte du lien social me parait trés grave dans notre société.  Vers une société atomisée gouvernée par la cybernetique à l’echelle mondiale ? Et des rapports sphychologisés à tous les mallions, car je l’ai vu dans un village new-age  anthroposophe, ça fait trés peur… j’ai beaucoup de choses à vous dire à ce propos.

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