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L’amour est-il une valeur sûre ?

Par Élisabeth Feytit
Notre société présente la relation de couple comme la chose à vivre.

X : Que pensez-vous des sentiments d’amour qui mènent à la souffrance ? Appelleriez-vous cela de l’amour ?

Y : Qu’est-ce que l’amour ?! Je ne saurais le définir…

En tout cas, je pense que l’amour est indissociable de la souffrance. Dès qu’il y a amour, il y a souffrance parce qu’il y a attachement ; une sorte de dépendance.

Ensuite évidemment, il y a des relations d’amour plus ou moins saines qui entrainent plus ou moins de souffrance ; en fonction de soi, de l’autre et de ce que l’on projette sur soi, l’autre et la relation.

X : Je trouve ça dure de me dire qu’amour va forcément avec souffrance… On a toujours envie que les choses se passent bien et puis je crois qu’au fond, on a tous cette idée que l’amour est ce qui peut nous arriver de meilleur, nous apporter l’équilibre, la complétude. Que c’est la réponse à notre solitude, à nos carences émotionnelles, voire à notre détresse.

Y : Oui… Cette image idéalisée de l’amour est très commune, mais je crois que c’est un fantasme dangereux. Pas uniquement parce qu’elle est fausse, mais aussi parce qu’elle nous fait nous perdre nous-mêmes.

Dans notre éducation et notre société, cette chose indéfinissable nous est présentée comme une clé essentielle : LA valeur ultime, LA chose à vivre. C’est sûr que ça en fait rêver plus d’un•e de trouver l’âme-sœur, la personne avec laquelle on filera le parfait amour !

Malheureusement, ce genre de rêve se transforme toujours en déception, en “plus jamais ça“ et quelquefois même en cauchemar. Étrange, non ? Où est donc passé le rêve, tout à coup ?

Il s’est évanoui dans le tumulte de sa confrontation au réel. Non pas tant que la réalité soit décevante en soi, même si elle peut évidemment être difficile. C’est surtout que la chute est proportionnelle à l’illusion de départ. Qu’avons-nous voulu que cette relation soit ? Au prix de quel aveuglement ? Quelle image avons-nous voulu montrer de nous-même ? Qu’est-ce que l’autre a voulu montrer de lui ou elle-même ?

Voilà des questions importantes qui déterminent dès le départ la qualité de ce que sera une relation. Car que peut-on attendre d’une relation fondée sur une idée déconnectée de la réalité ?

Je pense que lorsque l’on veut faire coller une personne ou une relation à un idéal, on va dans le mur. Tout simplement parce que tordre la réalité – en clair, mentir et se mentir – ça peut marcher un temps, mais on est vite rattrapé•e et ça peut devenir hideux.

X : Oui bon, on peut se tromper aussi. Se laisser embarquer.

Et puis, est-ce que ça veut dire qu’il faut baisser son niveau d’exigence pour éviter d’être déçu•e ?

Y : Bien sûr, qu’on peut se tromper. Et plus tôt on s’en rend compte, mieux c’est.

Baisser son niveau d’exigence ? Qui parle de ça ? Voir les choses en face, ça oui c’est de l’exigence !

Vouloir la personne parfaite et l’histoire parfaite, c’est au contraire brader sa vie pour une idée, pour des rôles pré-établis et des obligations plaquées ; c’est se donner à une superficialité crasse.

Plus on se raconte d’histoires, ce que nous avons tous tendance à faire au moment de la rencontre, plus on a de chances de courir à l’échec ; que la relation soit courte ou qu’elle dure toute la vie. Quoi de plus triste qu’un couple qui “tient bon“ mais où les gens n’ont plus rien à se dire et transpirent le ressentiment ?

X : Je comprends bien, mais alors n’est-on pas en train de signer l’arrêt de mort du romantisme ?

Y : Ah c’est sûr que quand on prend la peine de lever le voile sur les jeux de la séduction, sur les effets spéciaux du moment parfait avec la personne parfaite, de l’homme fort et galant, de la femme séduisante et sensible, quand on essaie d’y voir plus clair au moment-même de l’emballement amoureux, oui c’est vrai, le romantisme en prend un coup.

Mais on peut aussi en jouer, sans plus en faire un passage obligé qui définirait l’instant ou la relation à l’autre.

Je crois que la question de fond c’est surtout : qu’est-ce qu’une relation ? Et : qu’est-ce qui en détermine la qualité ?

X : Je dirais la bonne compagnie, le sexe, l’admiration, des valeurs communes ?…

Y : Et qu’est-ce que ces jolies idées deviennent quand l’image que l’on a de l’autre et de la relation est figée, idéalisée ? Quand tout est gravé dans le marbre en fonction d’une idée prédéfinie du bonheur et de l’amour, de ce que l’autre doit être ou doit donner ?… Sachant que bien souvent on ne se rend même pas compte qu’on a de telles idées sur l’amour ! Elles nous sont majoritairement inconscientes.

Sans évolution, toutes ces jolies idées passent du flamboyant au flétri en l’espace de quelques mois ou années. L’exaltation, l’ivresse et l’aveuglement joyeux laissent vite place à la misère de l’incompréhension et de la colère.

Qu’est-ce qu’une relation sans évolution des idées, des personnes, de la vision que l’on a de soi et de l’autre ? Qu’est-ce qu’une relation sans encouragement mutuel à la croissance et au changement ?

X : Avec le risque que l’autre se révèle différent de ce que l’on voudrait, qu’il ou elle grandisse dans une direction qui ne nous correspond plus…

Y : Oui.

X : C’est dur. Ça fait peur quand même.

Y : Oui, c’est une des choses les plus difficiles qui soient.

Mais au bout du compte, cela nous met face à deux options : l’idéalisation (sa momification mentale et sa prison émotionnelle), ou bien la prise en compte du réel (sur la voie du respect de soi et de l’autre).

Et croire qu’on peut saupoudrer notre vie d’un peu des deux, c’est juste enterrer la deuxième.

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Commentaires

  1. Pour moi, l’amour sans emprunte d’amitié n’est rien car l’amitié te fait le cadeau le plus précieux : celui du temps qui semble se dilater pour nous permettre de partager, de réfléchir, de réver … ou au contraire d’être silencieux, de douter et voire meme de s’énerver … L’amitié, c’est permettre à l’autre d’être lui/elle meme. C’est se permettre, avec l’autre, d’être soi meme … et d’accepter cette peur, parfois glaçante, que l’autre peut faire ce choix de s’éloigner et de revenir tel un lien elastique qui fait des vas et vient … ou meme de partir. Car il y a là, cette ultime liberté dans l’amitié : cette proposition libre et tacite faite a l’autre de pouvoir me quiter, car l’amitié ne retient pas comme le fait un contrat. Et cette proposition, si je la fais tacitement à l’autre, c’est parce que je me la fais aussi tacitement à moi meme. Encore faut il se l’autoriser. Dans l’amitié, il y a ce paradoxe de la liberté qui dit que la force de mon lien avec l’autre est à la hauteur de ma liberté, de sa liberté, de défaire ce lien …. Il me semble, en tout cas ….

    1. Merci de ce beau partage, Serge. Il rejoint ma propre pensée mais pose aussi la question de savoir si cette manière de voir l’amour ne serait pas issue d’une injonction contemporaine qui nous demande l’impossible : que la relation amoureuse soit aussi une belle amitié, un partenariat financier et un lieu d’épanouissement sexuel. Ça fait beaucoup pour un seul homme ! 😉

  2. Tout cela sonne très juste à mes oreilles. Le concept même qu’un « niveau d’exigence » puisse exister me semble personnellement assez aberrant, presque « contre nature » – et pourtant il est bien présent. Ce qui est pour moi justement souvent signe qu’il s’agit plus d’une idée apprise (dans ce cas il s’agirait donc du romantisme, de la conception des relations amoureuses) que d’une caractéristique qui serait plus « spontanée ».
    Ce sujet me fait aussi penser au concept d’anarchie relationnelle qui vise en quelque sorte à se détacher de tous ces modèles et normes relationnelles qui nous entourent pour se recentrer plutôt sur « l’essence » de la relation en elle-même (plutôt que sa catégorisation et sa formalisation) et sur la communication entre les personnes. Je trouve également intéressant d’appliquer cette manière de penser pour tous les « types » de relations, pas seulement celles de nature romantique, même si la (et non « les »; s’interroger sur la notion d’exclusivité est aussi pertinent) relation romantique est probablement celle qui « souffre » le plus d’un conditionnement très ancré dans nos sociétés.
    Cette vision finalement très restrictive des relations (qui peut par ailleurs varier selon les cultures) me paraît être une grande nuisance dans la mesure où elle me semble être la source de nombreuses souffrances supplémentaires, et agir en tant qu' »inhibiteur »de liberté/diversité/beauté.

    1. Effectivement, le formatage de notre esprit à des règles préétablies au sujet de la relation amoureuse s’apparente à une croyance qui a ses propres dogmes, occasionnant de nombreuses souffrances et déroutes personnelles. Comme tout idéal, il nous éloigne du réel et nous fait facilement nous perdre.

  3. Bonjour Elisabeth,

    Je n’avais pas vu qu’on pouvait écrire en commentaire mais cela me parait finalement le plus simple (peut-être que mon propos sera trop personnel, en tout cas ça m’intéresse beaucoup ce sujet de l’amour) : je te rejoins entièrement, tes mots sont très justes. En effet, il est inconfortable d’imaginer changer le fonctionnement d’une personne pour l’amener vers un idéal qui nous est propre. Cette projection malgré tout donc, est manifeste. Je crois que si on ne projette rien avec une personne, on ne puisse parler d’amour, et il en va de même pour l’amitié. Il s’inscrit dans une mutuelle compréhension, un apenage de valeurs sensiblement similaires, de convictions, y compris du côté sceptique. D’un autre côté, nous avons des attentes aussi, correspondant à des besoins qui sont plus ou moins construits et déconstruits de notre rapport à l’amour que l’on retrouve aussi dans la sexualité, sujet qui me passionne. Maïa Mazaurette, Martin Page et d’autres contribuent à amener des réflexions probantes sur celle-ci. Je me demandais donc, comment est-il impossible de concilier une idéalisation avec la prise en compte du réel ? Parce que, malgré les valeurs communes, il peut y avoir des dissemblances, un manque de compréhension… est-ce utopique de croire que ces dissemblances peuvent s’amoindrir ? D’autre part, est-ce que tu penses que l’amour est une construction instable comme j’en suis intimement persuadée, et que comme tout élément instable, il soit nécessaire de l’alimenter régulièrement ? (on pourrait faire une analogie avec les plantes qu’on arrose, on change la terre, on l’expose plus ou moins à la lumière…) et donc, de ce fait, il est d’autant plus utopique de penser que l’on pourrait vivre avec une personne (plante) ayant les mêmes propriétés, besoins. Lorsque l’on dit que l’amour c’est parfois des sacrifice, je n’y vois pas nécessairement de la souffrance, est-ce que toi si ?

    1. Bonjour Laurie,

      En amour, en amitié et comme pour tout dans la vie, rien n’est figé ; ni dans notre esprit ni dans celui de l’autre.
      On parle d’une relation amoureuse avec quelqu’un, mais en réalité, celle-ci est multiple puisque constituée de nombreuses relations : ma relation à l’autre, la relation de l’autre à moi, ma relation à notre relation, la relation de l’autre à notre relation, ma relation à moi-même et la relation de l’autre à lui/elle-même. Ça fait beaucoup d’idées qui peuvent entrer en contradiction (y compris en nous-même) !

      Nos idées sont façonnées par nos perceptions et nos interprétations, elles-mêmes influencées par notre environnement social, nos expériences passées et notre constitution propre (personnalité).
      L’idée n’est évidemment pas de prétendre à une neutralité absolue mais bien plutôt d’avoir conscience de notre tendance à la projection et à l’idéalisation de l’autre et de la relation. En particulier en amour.

      La prise en compte de la réalité de l’autre et de la relation est un exercice qui demande une curiosité/attention répétée parce que nous nous créons chaque jour de nouvelles croyances, mais aussi parce que nous évoluons perpétuellement et l’autre aussi.
      Être en relation amoureuse demande donc de la “plasticité“ mentale et émotionnelle. Pour ma part, je ne parlerais pas de “sacrifices“ mais d’une capacité d’adaptation au réel, pouvant mener à des ajustements mais aussi au fait de quitter une relation qui ne serait pas (plus) bonne pour soi.

  4. Bonjour Élisabeth,

    J’aime beaucoup cette réflexion car elle parle de toi (si je peux me permettre ce tutoiement). 

    En revanche, (il y a toujours un mais avec un tel début) personnellement je ne ressens pas les choses de la même façon dans sa prémisse (et c’est justement aussi pour ça que ce texte me plaît car il me fait réfléchir). 

    Par exemple, je n’associe pas du tout l’amour à une souffrance. Au contraire, pour moi c’est qu’il y a plus d’amour sinon. Je l’associe, au contraire, à l’exaltation. A commencer par celle issue de la sexualité (étant un one-woman man, l’épanouissement dans ce domaine est indispensable). En revanche, je l’associe à une grosse prise de risque de souffrance. Mais ce risque est nécessaire car sinon, comme disent les québécois, on pas prend pas notre chance de vivre une belle histoire. On est donc face à un paradoxe apparent. Pour vivre le bonheur en amour, il faut accepter de prendre le risque d’être malheureux.

    L’idée de vouloir faire coller quelqu’un à un idéal est effectivement pas une riche idée pour s’épanouir. C’est d’ailleurs valable pour soi-même (si, si, je vous assure il y a une large nuance de couleur entre le laisser aller à la recherche perpétuel de la perfection). 

    Quant au respect de soi et de l’autre, l’encouragement mutuel, la bienveillance, la complicité,… Ils sont essentiels. Et si, pour moi, évoluer dans ses idées n’est pas une fin en soi, il est essentiel que cette bienveillance et un rapport sain à la réalité (à commencer par l’accepter) sache accompagner sereinement l’évolution de chacun.

    Je voulais conclure en disant que l’Elisabeth que l’on connaît à travers tes podcasts représente pour moi un idéal féminin (beauté, intelligence, partage des mêmes centres d’intérêt,…), qui me fait penser qu’une personne susceptible de te plaire y voit ou y verra aussi la même chose. Mais j’avoue peiner à trouver les mots sans paraître mielleux ou comme une groupie. Bref, en un mot je te souhaite de trouver le bonheur en amour si tu ne l’as pas déjà. 

    Vincent. 

  5. Bonjour

    Pour moi ce qui fait durer l’amour, c’est de donner vie à quelque chose (ou quelqu’un) ensemble.

    Souvent des enfants, mais ça peut être créer  un lieu, une forme de vie commune, une oeuvre etc.

    C’est ce désir d’enfanter quelque chose ensemble. Quelque chose d’unique de  singulier, qui est autant de l’un que de l’autre.

    Cette création jointe donne une joie. et c’est cette joie partagée , cette énergie commune qui permet de traverser les épreuves, permet la générosité, l’ambition pour les deux.

    Ce carburant dure ou ne dure pas, mais son existence est la trace que l’amour est ou était la.

      1. Eh bien vous avez beaucoup de talent.
        Ce trouve ce texte très juste. L’amour c’est de la souffrance et de la déception. Je suis toujours tombée sur des personnes qui m’idéalisent, et du coup ça fait souffrir les deux. Ajouté à ça mon incapacité physique à communiquer les choses qui ne vont pas, on tombe sur un super combo. Échec critique.
        La solitude c’est dur mais finalement, c’est plus facile. En sachant bien sûr que j’ai un très bon socle famille-amis, sinon je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui.

      2. Mon psy m’avait dit un jour que je n’étais pas assez exigeante alors j’avais justement l’impression de trop l’être. Je me suis dis « comment je peux monter mon niveau d’exigence alors que j’ai déjà bien conscience que j’attends trop le prince charmant et que ça ne peut pas fonctionner comme ça ? ». Ce que je n’avais pas compris c’est que ce n’est pas la même chose en fait. Garder son niveau d’exigence, soit ne pas s’effacer face à l’autre juste pour que ça dure (me concernant) tout en ayant conscience de la réalité des choses, que la vie, les gens ne sont pas parfaits. Grâce à vous je comprends pourquoi il m’a dit ça il y ans 4 ans. Merci

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