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L’injonction au bonheur

Par Élisabeth Feytit
L'injonction à "être heureux" a-t-elle un sens ? Fait-elle avancer en quoi que ce soit ?

Soyez heureux ! nous assènent pêle-mêle les magazines de plaisir facile, les stars montantes de l’ésotérisme nouveau, le sourire ravageur des mannequins sur les murs de la ville, les photos d’un couple rayonnant dans le dernier livre sur la grossesse parfaite… et même nos parents…

L’injonction à « être heureux » a-t-elle un sens ? Fait-elle avancer en quoi que ce soit ? Cette aspiration si contemporaine n’est-elle pas en réalité le lit de bien des souffrances ?

Nous avons tous vécu un moment de joie, de plénitude, d’évidente simplicité dans notre enfance, dans la nature, avec une personne chère ou avec un animal.
Être heureux ; voilà quelque chose qui nous fait tous rêver, et bien souvent, nous aimerions pouvoir reproduire ce moment magique, cet instant de grâce.

Alors, nous passons notre vie à chercher la personne idéale, les circonstances ou le lieu parfait, la recette imparable. Mais n’est-il pas vrai que plus nous cherchons à définir et recréer un moment de bonheur, plus il nous échappe et plus nous sommes malheureux et frustrés ?

La quête du bonheur n’a jamais apporté et n’apportera jamais de réponse car elle est paradoxalement pourvoyeuse de toujours plus de confusion et de peurs dans nos existences. Se cacher derrière de bonnes intentions, vivre dans un tel artifice pour échapper à nos souffrances ne peut en aucun cas créer une réalité différente de celle que nous tentons de fuir.

Le bonheur comme but, comme remède rêvé à notre mal-être, nous maintient dans un flot ininterrompu de questions biaisées donc nocives, parce que ce type de quête ne s’attaque pas à la cause de notre trouble mais essaie juste de le faire taire. Un esprit confus cherchant le bonheur ne peut formuler une question qui ait du sens et encore moins trouver une réponse juste. Il ne peut que compulsivement chercher une Vérité extérieure à lui, encore et toujours, sans relâche, sans fin, de manière insatiable tel un drogué, augmentant au fil du temps son anxiété et l’ampleur de sa perte de repères.

Dans ces conditions, l’injonction au bonheur et le diktat de la “pensée positive“, sans jamais chercher à comprendre la négativité inhérente à notre existence changeante, ne sont autre chose qu’une nouvelle croyance avec ses règles à suivre, ses devoirs, et les peurs de mal faire qui en découlent.

Alors, donc ? Si je ne vais pas bien, si je suis déprimé•e, moralement épuisé•e, si je me sens enfermé•e dans un cycle sans fin, je fais quoi ? Je me remémore un moment heureux ? Je me dis que ma souffrance à un sens dans l’ordre de l’univers ? Je m’offre un voyage au bout du monde ou je m’inscris à un énième stage de développement personnel, en me disant qu’un jour je verrai le bout du tunnel ?

Aucun changement n’est à attendre d’un tel penchant pour la pensée magique. Ne pouvons-nous donc voir que l’état de crise sous-jacent que nous vivons au quotidien est nourri de cette perpétuelle quête de solutions ? Ne pouvons-nous pas nous poser un moment, regarder, interroger et finalement comprendre en profondeur ce qui nous tourmente, à la racine ?

Nos peurs, nos souffrances psychologiques naissent de la relation que nous entretenons avec notre perception de la vie qui (outre notre constitution biologique) est à 100% liée à notre passé. Elles proviennent de notre relation à notre identité, de notre identification à ce passé et aux conditionnements religieux, spirituels, politiques, culturels, familiaux qui nous enchaînent.

Ce n’est qu’en mettant à distance cette identité, en l’étudiant que nous pouvons enfin entrer en relation intime avec nous-mêmes et que nous pouvons nous libérer. Il ne s’agit pas de trouver des remèdes à des symptômes, mais plutôt d’enlever couche après couche les écrans qui sont la cause de tant de nos souffrances irrationnelles.

Faire face à tout cela n’a rien de négatif. Bien au contraire, accepter de voir notre confusion mentale, notre sentiment d’insécurité et nos multiples inconforts psychologiques, les vivre en conscience, identifier nos réactions automatiques, les observer et les questionner sont la seule façon de les traverser.

Chercher à se soustraire à ces souffrances, c’est éclipser tout un pan de notre réalité et finalement se perdre. Car sans compréhension, un problème psychologique ne se résout pas, il se répète à l’infini.

Dans ces conditions, il est où le bonheur ?

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Commentaires

  1. Parfaitement juste.  Toute souffrance nous dit « comprends-moi, regarde-moi », sous-entendu « comprends-toi, regarde-toi ». Une souffrance ne peut se dissoudre en la fuyant, en l’étouffant ou en se la cachant. Elle ne peut éventuellement se dissoudre qu’en étant vue et comprise. Le bonheur n’est pas un objet en tant que tel, il est simplement l’absence totale de souffrances, la fin de toute souffrance. Pour « atteindre » le bonheur, il faut passer par toutes nos souffrances, les comprendre, les voir, les accepter, les vivre. Ne pas chercher à s’en défaire mais chercher à les voir et les comprendre.

    1. L’idée selon laquelle le bonheur s’atteindrait lorsque l’on a résolu ses souffrances ne me paraît pas juste.
      Le bonheur est un état passager, pas un état ultime comme certaines fables le prétendent en parlant d’éveil. Il se manifeste lorsqu’on ne s’y attend pas et c’est souvent après coup qu’on le définit comme tel. Vouloir l’atteindre est illusoire. 

      Tout le monde vit un moment de bonheur à un moment ou un autre. On peut le vivre tout en étant totalement accablé.e par ailleurs. Quelquefois par simple ignorance, aveuglement ou conditionnement mental, et non parce qu’on est « conscient » de ses souffrances. Par exemple, le bonheur de l’adepte ne laisse certes pas présager qu’il/elle connaisse les souffrances ou les illusions qui ne manqueront pas de le/la conduire à quelques catastrophes. Il y a tant de manières de ne pas souffrir, y compris en se droguant.

      Une fois qu’on a dissocié les concepts de bonheur et de souffrance, la question centrale pour moi serait de souffrir le moins possible, c’est-à-dire d’aller à la racine de ces souffrances pour les dissoudre ou les gérer, mais sans en attendre un quelconque bonheur.

      1. Cédric. dit :

        Ça ne vous paraît pas juste parce que nous ne définissons pas de la même façon le mot « bonheur ». 😉   Ce que je nomme « bonheur » n’est pas un objet qu’on peut atteindre ou attraper ou acquérir. C’est simplement la fin de la souffrance. Mais ce n’est probablement pas l’endroit ici pour moi de développer ce que j’entends par « bonheur », ou par « souffrance ». C’est ici votre espace, pas le mien. Tout ce que j’ajouterai c’est que la fin de la souffrance n’est pas une fable, je l’ai vécue et je la vis. ( mais évidemment je ne me pose pas ici en nouveau gourou ou en nouveau prophète, il ne faut surtout pas me croire sur parole !! 🙂 tout est à voir et à expérimenter et à comprendre par soi-même. J’ai moi-même réfuté, refusé et remis en question tout ce que j’ai pu écouter ou lire (croyances, religions, philosophies, etc.) avant de me rendre à l’évidence, l’évidence de la vie et de la connaissance personnelle.)

  2. Ça donne à réfléchir encore et encore mais en ai-je encore l’envie de cette illusion.
    De toute façon le bonheur n’ est Pas le même pour tous.

    1. Je pense en effet que le bonheur constitue une illusion dès lors qu’il est promu de manière idéologique, comme un but à atteindre. 
      Le bonheur ne peut être un concept absolu dont la signification et l’expérience serait la même pour tous. L’idée que nous nous en faisons est fortement teintée de notre éducation, de nos expériences passées et de notre culture.
      Tenter d’atteindre un idéal dans ce domaine, c’est courir à l’échec et souffrir parce que, comme tout idéal, il ne peut s’accorder avec la réalité de chacun.

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